La force Euratlantique

Le quartier d’affaires concentrent les grues. Elles sont le signe de sa lente montée en puissance

Il est utile de le rappeler. Le scepticisme bordelais était quasi général lorsque fut créé par décret le 22 mars 2010, l’établissement public d’aménagement de Bordeaux Euratlantique. Il faut dire que les chiffres qui étaient affichés pour ce quartier d’affaires et de logements, qui allait sortir de terre dans le quartier Saint-Jean - Belcier mais aussi sur Bègles et sur Floirac, avaient de quoi donner le tournis. Plus de 620 millions d’euros de dépenses sur quinze ans d’investissement annoncés pour cette Opération d’intérêt national (OIN), 150 000 mètres carrés de locaux d’activités et 400 000 mètres carrés de bureaux, soit quatre fois le meilleur score annuel de toute l’agglomération.

Consensus

Ce projet XXL pouvait, il est vrai, alors paraître bien ambitieux. Il avait d’entrée l’énorme avantage, comme le rappelait souvent Philippe Courtois, le premier chef de projet, de faire consensus sur le plan politique. Alain Juppé, Vincent Feltesse, Alain Rousset, Noël Mamère et Conchita Lacuey le portaient ensemble. Dans la France décentralisée, cela aide !

Presque sept années plus tard, on peut dire que l’opération est bien, même très bien engagée. Dès qu’Euratlantique a pu enfin – ce fut long – maîtriser le foncier qu’elle revend, en tant qu’aménageur, aux différents opérateurs, le quartier a fait ses premières affaires. Dès 2013, il entre dans la zone radar des investisseurs français. Française Asset Management, filiale de l’Union des banques suisses, Foncière des régions, ANF Immobilier, une société foncière active à Lyon, Marseille et Bordeaux, plus récemment Prédica, filiale d’assurances du Crédit agricole, ont investi dans le quartier pour y faire un bon placement.

En juillet 2017, Euratlantique concentrera 650 emplois. En juillet 2019, environ 4 000

Elle est loin d’être la seule tant Aquitaine Science Transfert, qui transforme les brevets en entreprises, est active au coeur du campus. Mais Poietis, la société pessacaise, créée par Fabien Guillemot, docteur en sciences des matériaux et chercheur à l’Inserm, est positionnée sur une rupture technologique prometteuse. La bio impression 3D par laser, rendue possible grâce à la proximité de l’Institut d’optique et d’Alphanov. Le marché mondial est estimé à 15 milliards de dollars. Cette technologie offre des débouchés dans l’industrie cosmétique. Mi 2016, la start-up pessacaise a signé un gros contrat avec L’Oréal pour la mise au point d’un shampoing révolutionnaire visant à faire repousser les cheveux. Des productions lasers de tissus humains (morceaux de peau ou de foie) sont possibles. Fabien Guillemot vise un premier million de CA cette année. Ce n’est qu’un début.

Mais si Euratlantique trouvait alors ses investisseurs, première étape incontournable, la question des occupants a longtemps été posée et continue à l’être. Cdiscount, née à Bordeaux et propriété du groupe Casino, a tourné longtemps autour du quartier pour finalement implanter son siège aux Bassins à flot. Une importante direction informatique de la SNCF avait réservé tout l’immeuble du Prélude avant d’y renoncer. La Caisse d’épargne Aquitaine Poitou-Charentes s’est la première lancée pour y transférer son siège du quartier de Mériadeck et ses équipes de Bordeaux- Lac. Le déménagement est imminent. La Région a fait fort en y regroupant ses agences culturelles. Suez, Eiffage, Nexity, Clairsienne, le groupe mérignacais Parinaud, celui de Patrice Pichet ou le promoteur Redman entrent alors dans le jeu d’Euratlantique et décident d’y investir. « Il y a à Bordeaux un niveau d’infrastructures et une qualité de vie qui font de l’agglomération un très bon placement mais pas encore une référence de marketing territorial à la hauteur », indiquait le patron d’ANF Immobilier au forum Tertiaire supérieur organisé par « Sud Ouest » le 11 octobre 2013.

Une vingtaine de grues

Il y a aujourd’hui 19 grues à l’oeuvre sur l’ensemble du quartier. La mayonnaise a pris. « Nous aurons d’ici à l’été signé pour la construction du tiers des immeubles tertiaires que nous envisageons soit plus de 800 000 mètres carrés, ce qui est bien au-delà de nos attentes », indique aujourd’hui sobrement Stéphan de Faÿ, directeur général de l’Établissement public. La Camact, une caisse d’assurances strasbourgeoise qui a racheté l’immeuble de Allianz, déménagera ses bureaux de Mériadeck pour le quartier d’affaires. Millesima, déjà installée quai de Paludate, y concentrera son siège social. Fayat, ses activités girondines rive droite non loin du pont de pierre. L’agglomération bordelaise est lancée sur un rythme annuel régulier de transactions immobilières de bureaux à 100 000 mètres carrés. Aussi bien que Toulouse. C’était le record dans les années 2000. En juillet 2017, Euratlantique concentrera 650 emplois. En juillet 2019, environ 4 000. Et ce chiffre n’inclut pas le millier d’emplois, de sa direction nationale de la Solidarité, que la Caisse des dépôts s’apprête à transférer, elle aussi, du Lac vers le quartier Amédée- Saint-Germain d’ici à 2020. « Nous sommes sur un tempo d’investissement tertiaire de 150 millions d’euros par an pour quelques années », estime Stéphan de Faÿ.

Le problème est celui de l’origine des nouveaux locataires d’Euratlantique. Ce sont tous ou presque des emplois qui existaient sur le territoire. C’est bien ce que craignaient les plus sceptiques, certains maires de l’agglomération notamment, au lancement de ce vaste programme. « Nous souhaitons bien sûr tenir nos engagements », confirme Stéphan de Faÿ. Uber était à deux doigts d’installer son siège européen dans le quartier. Un, voire deux, opérateurs européens du numérique sont en réflexion aboutie, même si l’un d’entre eux hésite encore avec les Bassins à flot. Sur le millier d’emplois de la Cité numérique, un quart serait venu d’ailleurs.

Il y a encore, sans nul doute, des efforts collectifs à entreprendre pour améliorer le marketing territorial de l’agglomération. C’est en cours.

Un marché très bien orienté

Les chiffres ne sont pas encore connus mais il est plus que probable que la demande placée de bureaux sur l’ensemble de l’agglomération bordelaise dépasse à nouveau les 100 000 m2 en 2016. L’Observatoire de l’immobilier d’entreprises, qui réunit l’ensemble des professionnels locaux de ce secteur d’activités, avait enregistré 107 330 mètres carrés de transactions en 2015. « Nous en étions à la fin du troisième trimestre à 67 000 m2 de transactions », rappelle Pierre Coumat. Le marché est bien orienté clairement. Et il ne dépend plus seulement de très grosses opérations, publiques ou privées, ce qui est signe de maturité. Parmi les opérations actées l’an passé, on peut citer la Compagnie Fiduciaire à Villenave-d’Ornon (2 000 m2), l’extension de Filhet-Allard à Mérignac (2 680 m2) ou l’installation de Orange à Bègles. En 2015, les grosses opérations de la Caisse d’épargne à Bordeaux, du nouveau siège de Regaz (7 000 m2) ou de la Cité municipale de Bordeaux avaient tiré le marché.

JEAN-BERNARD GILLES