Emploi : les promesses du digital

Les industries créatives ont vu leurs effectifs grim per de 20 % entre 2009 et 2015 à Bordeaux pour atteindre aujourd’hui 5 000 personnes. Reste à confirmer

La décision passe mal à Lyon, deuxième ville numérique française avec plus de 50 000 emplois dans le secteur. « Cartoon movie », « le » rendez-vous européen du film d’animation, fondé en 1999, quitte la capitale des Gaules pour s’installer sur les bords de Garonne. Pendant deux jours, du 8 au 10 mars, tous ceux qui comptent dans le milieu, les producteurs, réalisateurs, auteurs, mais aussi distributeurs, chaînes de télévision seront là. Au total, 800 personnes sont attendues. Une belle « conquête » pour Bordeaux, qui, pour l’instant, compte deux fois moins d’emplois numériques (25 000) dans sa métropole, ce qui la place au 6e rang français.

L’attractivité de la ville

Mais incontestablement, profitant à plein de l’attractivité de la ville, classée récemment comme la plus « tendance du monde » par « Lonely Planet », l’écosystème est en passe de changer de braquet et commence à attirer de belles entreprises de Paris, qui y implantent certaines de leurs entités, notamment la R & D. « Une annonce forte sera faite en ce sens dans quelques jours », confie Virginie Calmels, adjointe à l’économie, l’emploi et la croissance durable à la mairie de Bordeaux. D’ailleurs, « c’est Cartoon Movie qui est venu nous chercher », souligne l’élue, qui se défend de toute surenchère financière vis-à-vis de Lyon pour les attirer. Il y a encore quelques années, une telle « prise » aurait été impensable.

Mais, progressivement, l’industrie créative bordelaise – qui rassemble le dessin animé, l’animation 3D, la réalité virtuelle ou encore la réalité augmentée – gagne des galons. Elle représente déjà 5 000 emplois et peut compter sur plusieurs leaders, qui « tirent » la filière.

Par exemple, Asobo, solide société de 100 salariés, qui réalise 9 millions d’euros de chiffre d’affaires, est aujourd’hui le premier studio indépendant de jeux vidéo en France. Un secteur, où Bordeaux figure parmi les trois premières villes françaises. Le savoir-faire d’Asobo est reconnu dans le monde entier. Ainsi, Microsoft, l’un de ses clients historiques, lui a confié la réalisation de ses premiers jeux en réalité virtuelle hybride, ce qui lui ouvre aussi de nouveaux marchés dans l’industrie. Dans la réalité virtuelle, la ville a aussi des champions à l’image d’Immersion, leader européen de la simulation 3D pour l’industrie.

L’écosystème se structure

Ces dernières années, la croissance de l’industrie créative s’est particulièrement accélérée à Bordeaux. Ses effectifs ont augmenté de 20 % entre 2009 et 2015. Et, la filière commence à se structurer, ce qui augure de belles perspectives, à l’heure où le transmedia se développe. Depuis un an, elle a un cluster dédié : le CATS (Cluster Aquitain du Transmedia Storytelling), qui fédère les professionnels du cinéma, de l’audiovisuel, de l’animation, du jeu vidéo et de l’Internet.

La ville commence à attirer de belles entreprises de Paris, qui y implantent certaines de leurs entités, comme la R & D

En outre, à l’occasion de « Cartoon Movie », un rapprochement se dessine avec le pôle Magelis, à Angoulême, dédié à l’animation 2D et 3D, qui regroupe pas moins d’une centaine d’entreprises. Un premier partenariat avait déjà été noué il y a un an avec l’association Bordeaux Games.

Mais, si les jeux vidéo ou le monde de l’animation 3D sont des secteurs pouvant générer de fortes croissances, ils sont aussi particulièrement instables. Du fait de leur dimension artistique. Il est difficile de trouver les financeurs pour un film d’animation ou un jeu vidéo. D’autant plus, que la concurrence est exacerbée dans le milieu. Difficile aussi de prédire le succès d’une production, de « sentir » les aspirations du grand public, de créer régulièrement le buzz sur la toile.

Ainsi, l’entreprise I Can fly, à Bègles, qui s’est fait connaître en réalisant les 52 épisodes de la série d’animation « Baskup » sur le basketteur Tony Parker pour M6, n’affiche que 400 000 euros de chiffre d’affaires cette année. Contre 1,2 million en 2014. Résultat, ses effectifs sont très variables, « entre 2 et 80 personnes », précise Aymeric Castaing, son dirigeant, qui n’a d’autre choix que de recourir à des intérimaires pour amortir les variations de son activité.

Un modèle économique, fragile, surtout quand on sait qu’il faut sans cesse s’adapter à de nouvelles tendances, investir dans de nouvelles technologies. C’est pourquoi dans les jeux vidéo et l’animation, s’ils se créent beaucoup de sociétés, un nombre conséquent disparaissent aussi, tant il est difficile d’exister et de résister pour de « petits » indépendants face aux géants : Disney et autres.

Une chose est sûre, il ne faut pas rater le train de la révolution numérique

Car, dans ces mondes, il n’y a guère de récurrence avec les clients, contrairement à des sociétés comme AT Internet, à Mérignac, leader européen de la mesure d’audience sur Internet. Sans cela, il aurait été compliqué pour l’entreprise d’atteindre sa taille actuelle : 250 salariés et 20 millions d’euros de chiffre d’affaires. Avec 10 % de croissance par an.

Quel impact final sur l’emploi ?

Plus globalement, la création de valeur de l’économie numérique n’est pas nécessairement synonyme de création d’emplois. D’ici à 2025, en France, un tiers des emplois pourraient être occupés par des machines, des robots ou des logiciels dotés d’intelligence artificielle. Presque 4,8 millions d’emplois de bureau et administratifs disparaîtraient d’ici 2020. Mais, d’autres – bien que moins nombreux – vont émerger ailleurs, dans la finance, le management, l’informatique, l’ingénierie ou encore l’architecture.

Sur les 735 000 à 830 000 postes à pourvoir par an dans l’Hexagone dans les sept ans à venir, les plus gros bataillons se trouvent parmi les aides à domicile, les aides-soignants, les infirmiers, les vendeurs, les cuisiniers, les employés de l’hôtellerie et de la restauration… C’est pourquoi, l’objectif fixé par Virginie Calmels de créer 100 000 emplois dans la métropole bordelaise d’ici 2030 est un vrai pari. Mais, une chose est sûre, il ne faut pas rater le train de la révolution numérique. Et, Bordeaux, qui va bénéficier aussi de l’effet LGV, accélère au bon moment pour développer son tissu économique et l’offre de formation dans le digital. Avec l’espoir de faire naître davantage de champions pour se distinguer au niveau mondial.

Nicolas César